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LE JOUR DE LA MEILLEUR BOUTEILLE

 

Un viticulteur sur un marché me raconte…

 

Voyez-vous Monsieur, hier je me suis levé du mauvais pied… le gauche, celui qui souffre de trop avoir marché dans mes vignes pour les soigner. Quand j’ai ouvert mes volets, il pleuvait. Je suis descendu à la cuisine, ma femme se tenait la tête entre les mains. Quoi qui y’a ? Je lui ai dit.

-Mes rhumatismes mon pauvre Marcel, il pleut comme vache qui pisse, mon Dieu ! Et   ça me baisse le moral.

Alors j’ai compris que la journée commençait mal, le café était froid, le chien gueulait comme un putois et le pain était tout humide… y’a des jours comme ça… Y’en a qui imaginerait un nuage tout noir flotter au-dessus de leur tête vous ne croyez pas ?

– Je vous comprends !

Bin moi non voyez-vous, au contraire, un jour qui commence comme ça, c’est rare peut être cinq six fois dans l’année… moi ça me rend gai vous savez pourquoi ?

– Non !

Héhé, un jour comme celui-là ! c’est ce que j’appelle « le jour de la meilleur bouteille », pour moi c’est 1966,1967, 1970, 1976, 1985. J’y pense tout de suite et je me dis, puis ce que c’est ça ! Je vais chez le boucher m’acheter une belle côte de bœuf, chez le boulanger prendre une miche bien dorée qui sort du four et je reviens descendre à la cave et je vais m’ouvrir une bonne vieille bouteille sortie des fagots. Vous me croirez peut être pas, mais pour moi c’est un bon jour, un jour de bonheur. Quand je l’ouvre la bouteille, je sens d’abord le bouchon, je ferme les yeux et je galope dans ma mémoire… 1966, cette année-là j’avais 25 ans je me revois dans les vignes en fleur, un parfum de savonnette, une finesse, une douceur… le goût de la sève Monsieur ! Oui nous les paysans nous mangeons la vigne quand les bouts de rameaux sont encore tout tendre, la sève est légèrement amère, on y retrouve le goût de notre eau du puits si riche de minéraux et mêlés avec cette odeur douce d’herbe qui traine dans les rangs… ça pette de fraicheur. Après je vois les grains, ils sont satinés au soleil par la pruine qui contient nos bonnes levures, un été pluvieux 1966, ils sont gorgés de jus, ils éclatent sous la dent, les pépins craquent, ils sont mûrs, ils ont un petit goût de pain grillé et de café. Pendant ce temps la viande chante sur la braise, son fumet caramélisé chatouille mes papille, mélangé à l’odeur de la fumée des sarments me chatouillent le nez. La première bouchée de cette viande divine me remplit la bouche de son jus chaud, il tapisse ma langue, je mâche lentement, je déguste, j’engouffre dans ma bouche un morceau de pain frais… la croûte d’abord, elle révèle la qualité de la cuisson, la mie ensuite, elle pompe la graisse, vous ne pouvez pas savoir, le bonheur !

Et là, seulement là ! Je prends mon verre en forme de tulipe, c’est pour mieux concentrer les senteurs, je hume les vapeurs de ce merveilleux vin, je trouve le cassis, la framboise… le tout porté par un nuage de confiture de fruits bien mûres. Une gorgée suffit et je me souviens de l’odeur des jus du raisin fraîchement ramassés, ce goût précieux des saveurs de la nature, ensuite je me souviens le temps de la fermentation, l’odeur de jus sucré (le moût) a disparu et est remplacé par celui de l’alcool et de fruits rouges. Je me souviens encore que pendant plusieurs mois, à chaque soutirage toutes ces flaveurs avaient mûri en prenant le temps. Ensuite je goûte le chêne de la barrique, il a habillé les tanins naturels, ils glissent sur ma langue et mon palais avec difficulté et s’accrochent dans la gorge pour y séjourner quelques minutes. Voilà Monsieur une journée qui a commencé sous la pluie à l’extérieur et qui finit avec beaucoup de soleil dans ma bouche, mon ventre et mon cœur. Je suis peut être prétentieux, mais qui peut raconter ça ? à part celui qui l’a vécu… surement pas celui qui vit dans un bureau ou celui qui a mis la main à la poche pour sortir plein de sous sans savoir de quoi il parlera quand il boira le vin de ses vignes, où il n’a pas usé ses chaussures vernis, ni salit ses beaux ongles manucurés.

Il a fini son histoire, il me regarde avec un petit sourire narquois, il a passé un bon moment. J’imagine sa pensée « Toi tu ne connaitras jamais ce moment mon vieux ! »

Moi j’ai une larme au coin des yeux et j’ai l’air d’un couillon.

 

Jean-Louis Terras

12/03/2018

 

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